Avocat, magistrat, notaire, médiateur, greffier : nos métiers nous demandent de garder la tête froide face aux situations les plus chargées. On nous apprend à maîtriser nos émotions, rarement à nous en servir. C'est la question que nous avons posée le 28 septembre 2023, lors de l'une des premières soirées Workpulse : nos émotions peuvent-elles devenir un carburant plutôt qu'un frein ?
L'intervenante : Anaïs Garcia, sophrologue
Anaïs Garcia est sophrologue et formatrice. Elle accompagne les particuliers et les professionnels à gérer eux-mêmes leur stress et leurs émotions. Elle intervient à l'EDARA en formation continue auprès des avocats (gestion du stress, intelligence émotionnelle, confiance en soi) et en formation initiale, en préparation mentale et émotionnelle au CAPA.
La soirée a réuni une conférence, des ateliers pratiques puis un débat : accueillir ses émotions, les identifier, et apprendre à s'en servir dans sa vie professionnelle.
Les émotions de nos clients entrent dans le cabinet avec eux
On ne consulte pas un avocat un jour ordinaire. Une séparation, un héritage qui divise, un licenciement, une entreprise en difficulté : le client arrive avec sa colère, sa peur, sa honte parfois. Ces émotions ne sont pas du bruit à écarter pour atteindre « le dossier » : elles sont le dossier. Elles orientent ce que le client nous dit et ce qu'il tait, ce qu'il est prêt à accepter dans une négociation, et ce qu'il retiendra de notre accompagnement.
Savoir les accueillir sans s'y noyer change la qualité de l'entretien, la confiance, et souvent l'issue : un client entendu dans son émotion est plus disponible pour envisager une solution amiable.
Nos propres émotions : un outil plutôt qu'un tabou
La neutralité de l'avocat est une exigence de posture, pas une absence d'émotion. L'agacement face à un confrère, la peur de perdre, l'attachement à un client : ces émotions pèsent sur nos décisions, en négociation comme à l'audience, que nous les reconnaissions ou non. Les nommer, c'est reprendre la main. Les ignorer, c'est les laisser décider à notre place.
- Identifier ce qui se passe en soi, dans le corps d'abord : tension, souffle court, chaleur.
- Nommer l'émotion, pour la distinguer des faits.
- S'en servir : la colère signale une limite franchie, la peur un risque à traiter, l'inconfort une question à poser.
Quand les émotions des autres nous traversent : le traumatisme vicariant
Il y a une troisième catégorie d'émotions, plus insidieuse : celles que nous absorbons à force d'écouter. Le traumatisme vicariant désigne les effets, chez un professionnel, de l'exposition répétée aux récits traumatiques des personnes qu'il accompagne. On n'a pas vécu l'événement, mais on l'a entendu, raconté dans le détail, dossier après dossier. Les recherches citent les thérapeutes, les travailleurs sociaux, les forces de l'ordre, mais aussi les professionnels de la justice : juges d'instruction et magistrats y sont exposés, et les avocats qui recueillent ces récits ne le sont pas moins.
Quelques signes doivent alerter :
- penser à ses dossiers et à ses clients en dehors du travail, sans pouvoir s'en défaire ;
- se sentir sur-impliqué, ou au contraire se surprendre à ne plus rien ressentir, à éviter certains récits ;
- colère, tristesse ou culpabilité face à la souffrance des clients ;
- troubles du sommeil, fatigue, difficultés de concentration ;
- une vision du monde qui s'assombrit, et l'espoir qu'on mettait dans son métier qui s'effrite.
Il se distingue du burn-out, qui naît d'abord de la surcharge, et de la fatigue de compassion, qui résulte d'une usure émotionnelle prolongée : les trois peuvent se cumuler.
Les violences vicariantes : un contentieux qui expose particulièrement
En droit de la famille, ces récits prennent parfois une forme particulièrement éprouvante : les violences vicariantes. Le concept, développé par la psychologue argentine Sonia Vaccaro, désigne les violences qu'un agresseur exerce sur une femme à travers ses enfants, souvent au moment de la séparation, quand il n'a plus d'accès direct à elle. Elles peuvent être physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques.
En France, la notion n'est pas une infraction autonome. Mais le droit protège davantage l'enfant : depuis la loi n° 2024-233 du 18 mars 2024, l'exercice de l'autorité parentale et les droits de visite et d'hébergement sont suspendus de plein droit lorsqu'un parent est poursuivi ou mis en examen pour une agression sexuelle incestueuse ou pour un crime commis sur son enfant (article 378-2 du Code civil), et la juridiction pénale ordonne en principe le retrait total de l'autorité parentale en cas de condamnation pour un crime commis sur l'enfant ou sur l'autre parent (article 378).
Pour l'avocat qui accompagne ces familles, l'exposition est double : à la souffrance de l'adulte qui consulte, et à celle des enfants qu'on ne rencontre pas toujours, mais dont on porte l'histoire.
Se protéger pour continuer à protéger
La recherche sur le traumatisme vicariant converge sur quelques facteurs de protection, que chacun peut s'approprier :
- Une posture empathique, sans sur-identification : comprendre ce que vit le client, sans le vivre à sa place.
- Des espaces pour déposer : supervision, intervision, groupes de pratique entre confrères, où l'on peut parler de ce qu'un dossier nous fait.
- Se former à la gestion du stress et des émotions, plutôt que compter sur la seule endurance.
- Prendre soin de soi pour de vrai : sommeil, activités qui ressourcent, temps hors du métier.
- Ne pas rester seul : le soutien entre pairs est l'un des facteurs de protection les plus solides.
C'est tout le sens des groupes de pratique des Pulsiens, et de l'atelier « Tenir dans la durée : la santé mentale de l'avocat » du 26 novembre 2026. Lire l'article sur l'atelier.
Sources : Adélaïde Blavier, dossier scientifique « Trauma vicariant », avril 2024 (cn2r.fr) ; « Les violences vicariantes, l'autre visage des violences faites aux femmes », AFP, mai 2026 ; loi n° 2024-233 du 18 mars 2024 visant à mieux protéger et accompagner les enfants victimes et covictimes de violences intrafamiliales.
Retour en images sur la soirée « Mes émotions, un carburant au quotidien ? » du 28 septembre 2023.
